Circulaire du 31 mai : la France tu l’aimes, tu la quittes quand même.
par Ons Bouali
Les étrangers ont beau intégrer les Grandes Ecoles, petits ils resteront. C’est l’image que renvoie la circulaire du 31 mai, co-signée par Claude Guéant, ministre de l’Intérieur et Xavier Bertrand, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Santé. Adressé aux préfets de régions et de départements, le texte recommande de réduire de manière drastique le nombre de CDS (Changement de statut : passage d’un statut d’étudiant à celui de salarié). Qu’ils soient fraîchement embauchés ou à la recherche d’un premier emploi, les diplômés étrangers (hors UE) des Grandes Ecoles et des Universités françaises ne pourront plus rester dans l’hexagone. Chaque année, environ 6000 étudiants étrangers font leur entrée sur le marché du travail.
Un guet-apens administratif
L’association Collectif 31 mai dresse un premier bilan de la situation. Une rafale de refus s’abat sur les rejetons des établissements les plus prestigieux. Commence un parcours du combattant : des délais d’attente trop longs pour une suite incertaine, un durcissement des pratiques adminitratives, des témoignages de mauvais traitements sont également recueillis. Les contraintes se multiplient, pas de récépissé pour prolonger un titre de séjour qui arrive à expiration, des ressources financières limitées sans possibilité de travailler…un guet-apens administratif se referme sur eux.
La Conférence des Grandes Ecole et le Collectif 31 mai appellent au retrait d’un texte discriminant et aux conséquences "graves" pour l’enseignement français autant que les entreprises. Que nenni. Elle ne sera pas réécrite, dixit Guéant. Laurent Wauquiez, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche se veut rassurant. La circulaire sera "corrigée". Les revendications du Collectif n’en restent pas moins inchangées : le retrait de la circulaire et un retour à la situation pré-31 mai.
"Il faut renvoyer les étudiants étrangers chez eux pour participer au développement de leurs pays"
C’est la réponse, un brin lapidaire, de Claude Guéant à Pierre Tapie, président de la Conférence des Grandes Ecoles. Le gouvernement français se donne pour vocation de former les étrangers mais leur interdit de faire une première expérience. C’est parce qu’il se soucie du développement des autres pays qu’il ne veut voler les élites dans lesquelles il a longtemps investi. Honorable abnégation ? Non. Condescendance agaçante. Discrimination très peu positive. Xénophobie larvée.
Pas de fourberies. Un diplôme sans expériences ne vaut pas grand chose. Ne pas vouloir rentrer "au bercail" dès son obtention est pour beaucoup un choix de carrière, parfois un choix de vie. C’est avec le savoir-faire, acquis au travail, qu’on développe son pays et non pas avec un nom d’établissement sur un CV.
Qui est le perdant ?
Plus qu’une fuite, une telle politique entrainera une hémorragie des cerveaux. Ces diplômés que Guéant entend chasser, constituent un vivier de haut niveau, offrant un triple avantage : des profils multiculturels, une très bonne compréhension de la culture française et une formation reconnue à l’échelle internationale.
Des procédures dissuasives sont désormais imposées aux employeurs. Tout est fait pour qu’ils renoncent aux étudiants étrangers. L‘opposabilité de la situation de l’emploi est introduite. Si pour un poste demandé, il y a plus de demandes que d’offres – l’inverse est extrêment rare, les étudiants français passent avant les étudiants étrangers…même s’ils ont le même diplôme. Les employeurs doivent prouver que l’offre d’embauche accordée à un diplômé étranger n’a pas trouvé preneur après trois mois d’annonce au Pôle Emploi. Une démarche longue et contraignante pour des entreprises qui se doivent d’être réactives.
Les entreprises ont tout intérêt à embaucher les stagiaires qu’elles ont formés. Avec les contraintes insufflées par la circulaire du 31 mai, elles auront tendance à privilégier les étudiants français pour les stages de fin d’études. Les étudiants étrangers ne seront pas simplement exclus du marché du travail, ils auront plus de difficulté à trouver un stage en fin de parcours. Une donnée qui n’encourage pas à privilégier les établissements français.
Faire des études en France, dans une Grande Ecole en particulier, est un investissement qui n’est pas des moindres. Tous les étudiants ne sont pas boursiers, ni riches héritiers. Nombre d’entre eux contractent des prêts pour assumer les frais de scolarité. Les perspectives d’embauche et de salaire dans leur pays n’étant pas comparables avec celles de la France, la parité euro-monnaie nationale n’étant pas non plus à leur faveur, le retour sur investissement serait largement amoindri et retardé.
Les visions à court terme et les intérêts électoralistes ignorent que ces mal-aimés de Guéant sont des futurs clients, managers, décideurs…imposables au même titre que les Français. Sans langue de bois, si ces élites n’y trouvent pas leur compte autant que la France, ils iront ailleurs. Au bonheur de l’extrême droite. Les amphis des Grandes Ecoles ne compteront plus que des Français, au mieux, des étrangers de l’UE. A long terme, c’est la francophonie et le rayonnement international – force de vente de ces établissements – qui seront mis à mal.
Etranger, ce travail n’est plus pour toi. Il revient au Gaulois.
Devant le FN, l’UMP ne fera plus banquette. Aussi brillants et qualifiés soient-ils, ces diplômés n’échapperont pas à "l’obsession anti-immigration" de la droite. Plus les élections approchent, plus l’UMP s’acharne à racler le fond du dossier. Une machine à broyer. A déshumaniser. Il faut atteindre l’objectif de renvois chiffré promis aux Français. Montrer à l’opinion publique que le gouvernement sait faire face à "une crise économique des plus sévères de l’histoire". Même rengaine nationaliste. Jeter à la vindicte populaire les étrangers, qui ne sont pas cette fois délinquants ou friands d’allocations en tout genre mais voleurs de CDI.
L’ascenseur social ne descendant pas assez vite, la circulaire du 31 mai porte un nouveau coup à ce qui reste de la méritocratie. Avant de nous quitter, Pierre Bourdieu aurait dû ajouter un CDS à la somme des trois capitaux, économique, social et culturel. Désormais, les individus ne sont plus hiérarchisés et promus en fonction de leur mérite et de leurs compétences mais selon la couleur de leurs papiers. C’est bien là, l’aberration de la circulaire Guéant-Bertrand. Les diplômés concernés sont, pour la plupart, déjà embauchés ou en stage de pré-embauche. Ils sont tout de même mis au chômage forcé et à la porte de la France. C’est à se demander qui vole le travail des autres.
Messieurs les Ministres, ce n’est pas de notre faute si nous, étrangers, sommes des rêveurs crédules. Blâmez les illusions républicaines avec lesquelles l’école française nous a longtemps bercés. "Liberté, Egalité, Fraternité", de bien grands mots qui ne servent plus qu’à décorer les frontons de vos cabinets.
Liens
La circulaire du 31 mai adressée aux préfets : http://www.gisti.org/IMG/pdf/noriocl1115117j.pdf
Le site du Collectif 31 mai : http://www.collectifdu31mai.com/
Compte rendu de la réunion d’information juridique organisée par le Collectif des Etudiants Etrangers en CDS http://www.scribd.com/doc/66998906/Compte-rendu-de-la-Reunion-d-Information-Juridique-du-28-09-11